Esprit, N° 385, juin 2012 : La crise, comment la raconter ? PDF

Sans le savoir, nous avons changé d’ère géologique. Nous avons quitté les dix mille années de l’ère holocène qui, du fait de sa température chaude et stable, a vu naître l’agriculture et l’esprit, N° 385, juin 2012 : La crise, comment la raconter ? PDF, après la dernière grande glaciation du pléistocène. Quand sommes-nous entrés dans cette nouvelle ère ?


Claude Lorius : Nous sommes dans l’anthropocène, c’est-à-dire une ère au cours de laquelle l’homme prend le contrôle de l’environnement de la planète, en 1784, date à laquelle James Watt a breveté la machine à vapeur. Le terme a été créé par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen en 2000. En quoi l’homme a-t-il modifié les caractéristiques géologiques de la planète ? Ensuite, il bouscule l’hydrosphère : les eaux de la planète deviennent plus acides en raison du gaz carbonique et voient leur niveau augmenter du fait de la fonte des glaciers. De quelle manière avez-vous prouvé l’impact des gaz à effet de serre sur l’augmentation des températures terrestres ? Claude Lorius : Avec mon équipe de scientifiques, nous avons mis en évidence, en 1987 dans la revue Nature, la corrélation entre gaz à effet de serre et températures, grâce à des carottages de glace réalisés en Antarctique, à la station Vostok.

Tout d’abord, sa constitution nous a permis de reconstituer les variations climatiques sur 400 000 ans. En mesurant la concentration en deutérium de la glace, on peut savoir quel était le climat à une période donnée car la proportion de cet isotope de l’hydrogène diminue avec l’augmentation de la température du site. Et plus on fore profondément dans la glace, plus on remonte dans le temps. Une autre corrélation nous a alarmés : la courbe du niveau des océans déduite de l’étude des sédiments marins suit, elle aussi, un tracé parallèle aux températures. Comment affirmer que ce réchauffement climatique est d’origine humaine et non la résultante d’une ère climatique plus chaude, notamment due aux variations du rayonnement solaire, comme l’affirment certains scientifiques climatosceptiques ? Claude Lorius : Le CO2 est le meilleur marqueur de l’activité humaine : vous brûlez une forêt, vous faites tourner une usine, vous conduisez une voiture, c’est du dioxyde de carbone.

Les données du Giec confirment d’ailleurs que le réchauffement climatique observé actuellement est extrêmement proche des modélisations qui prennent en compte les phénomènes naturels mais surtout l’augmentation des concentrations en gaz à effet de serre dans l’atmosphère. La situation est-elle irréversible comme l’affirment, dans une étude récente publiée par Nature, des chercheurs canadiens ? Claude Lorius : Il est vrai que si l’humanité décidait d’arrêter totalement, dès aujourd’hui, ses émissions, la concentration de CO2 dans l’atmosphère ne se réduirait qu’à un rythme très lent. Il faudra des siècles pour enrayer le réchauffement climatique.